
Guy Boissière fut l'entraîneur emblématique du club
des Vikings de Rouen
Il est né le 11 mai 1929 à Châteauroux, mort à
Rouen le 20 décembre 2005
Dans son éloquent palmarès (distinctions et résultats
sportifs), on retiendra quelques points essentiels : il fut élu "
entraîneur français " de l'année 1986 (tous sports
confondus), distinction attribuée par l'Académie des Sports.
Bon nageur, champion du monde militaire du relais 4 fois 200m, il devint entraîneur,
et à ce titre, il forma plus de soixante internationaux.
Ses nageurs rouennais les plus réputés sont Stephan Caron,
champion et recordman d'Europe du 100 m, vice champion du Monde du 100m (1986),
deux fois médaillé de bronze olympique du 100m (1988 et 1992),
double vice champion du monde universitaire (100m et 200m), Xavier Savin,
qu'il entraîna avec son fils Eric, multiple champion de France, finaliste
olympique du 100m papillon (1980), Christine Duperron (800 m) et André
Foucard (100m) tous deux finalistes aux championnats d'Europe (1974). Il fut
aussi le responsable d'un grand nombre de nageurs qui enlevèrent des
titres de champions de France ou furent des internationaux. Enfin, à
travers les équipes de France ou en raison de choix de nageurs qui
voulurent en faire leur entraîneur, il emmena Michel Rousseau à
la médaille d'argent du 100 mètres aux championnats du Monde
de Belgrade, en 1973, et relança la carrière de Julien Sicot
médaillé de bronze du 50 m (1997) du relais 4x100m (2001) aux
championnats d'Europe et relais 4x100m (2003) au championnat du Monde.
Guy Boissière, se souvient Jean-François Guillou, "
interrogeait ses nageurs de manière à les faire accoucher de
la sagesse qui sommeillait en eux. Une maïeutique attentive et bienveillante.
" La maïeutique, cette méthode employée par le philosophe
de la Grèce Antique, Socrate, pour enfermer les vieux rhétoriciens
dans leurs contradictions, Guy l'utilisait d'une façon joviale et astucieuse.
Quand des entraîneurs se gendarmaient pour que leurs nageurs se couchent
tôt, Guy, lui, ne disait rien, mais attendait le lendemain matin le
fêtard à l'entraînement. Il n'avait alors pas besoin de
grands discours pour lui faire saisir que son écart de la veille était
- peut-être - une erreur.
Ce n'était pas une méthode facile. Guy aurait pu apostropher,
rappeler que le temps que lui-même dédiait au nageur était
gâché par des comportements infantiles. D'autres entraîneurs
ne se privaient pas de tels discours moralisateurs. Guy, lui, savait que l'évidence
n'avait pas à être martelée, que la leçon pouvait
être donnée sans mot dire. Il faisait le pari de la raison chez
ses jeunes gens.
On comprendra qu'à tous les âges de sa vie d'entraîneur,
il ait pu agir comme le grand frère, le père ou le grand-père
de ses nageurs, sans jamais oublier d'être leur ami. Comme dit une autre
nageuse, Florence Caruel, " dans l'exercice de son métier d'entraîneur,
il était parfaitement conscient que son devoir consistait à
permettre aux jeunes que nous étions, de trouver notre motivation et
de construire nous-mêmes nos objectifs. " Le résultat était
non seulement meilleur, mais durable : " il irradiait de Guy une telle
force pédagogique qu'il m'a donné une furieuse envie de savoir,
de comprendre et de faire ", dit à ce sujet Marshall Platt.
Boissière était un peu plus entraîneur de sprinteurs
que de demi-fond : c'est du moins ce que les
résultats nous disent, puisque ses médaillés mondiaux
ou olympiques, Michel Rousseau et Stephan Caron, étaient essentiellement
des nageurs de vitesse " pure ", que Xavier Savin o julien Sicot,
ses autres vedettes, étaient des maîtres de l'effort bref.
C'est sans doute que ces types de courses correspondaient à sa
philosophie. Loin de presser ses ouailles comme des citrons, Guy aimait qu'ils
décident du temps qu'ils pourraient lui accorder à l'entraînement.
Il savait qu'il ne disposerait jamais, en France, des avantages
des systèmes comme celui de l'université américaine :
son nageur Marshall Platt, parti à l'Université de Berkeley,
lui racontait comment, aux USA, non content de nager, il avait le temps d'étudier
cinq langues, dont le russe et l' hébreux, et de suivre des cours de
théâtre. En France, où le sport à l'école
est une éternelle chimère, Guy devait limiter les temps d'entraînement
de Stephan Caron lui-même. Il savait que le sport amateur n'a qu'un
temps, que Stephan, étudiant sérieux, jouait son avenir social,
non dans une piscine, mais sur des bancs d'université. Quoiqu'il ait
pu penser par ailleurs, il respecta religieusement le temps de repos et d'études
dont Caron avait besoin.
Guy partageait avec les meilleurs entraîneurs l'oeil du maquignon,
et décelait en quelques secondes le mouvement fluide ou le petit plus
que décernait la " classe " à un jeune ou moins jeune
nageur. " J'ai constaté, disait-il, que l'harmonie du geste rime
avec l'efficacité. " Un jour qu'il observait un nageur de brasse
de Clichy, il lui fit remarquer qu'à son avis, il perdait son temps
et qu'il devrait se mettre au crawl.
" Pourquoi ? " lui demanda l'intéressé. " Parce
que je t'ai vu en nage libre, et je trouve que tu y es très bon. "
L'année suivante, le garçon, qui s'appelait David Maître
devint champion de France du 50m NL
devant Julien Sicot, l'élève
de Guy ! Et se sentit obligé de s'excuser devant eux !
Michel Rousseau a donné une des clefs du personnage de Boissière
quand il a déclaré : " le temps avait beau passer, il restait
le plus jeune, le plus moderne des entraîneurs ; comme il était
ouvert sur la vie, sur les gens, sur tout, il a conservé un métro
d'avance jusqu'au bout. " Sa curiosité, son intelligence, l'acuité
de son regard, étaient aidés par son amour de la jeunesse. Dans
tous les sens du terme, il était en sympathie avec eux. Il savait regarder
les choses avec leurs yeux, c'est dire s'il les comprenait. Le bon sens est
sans doute la qualité de Guy qui l'a, le plus, aidé à
avancer. Ce bon sens lui permettait de trouver les solutions les plus simples,
les plus humaines, aux problèmes compliqués.
Ce don, allié à son respect des autres, lui a permis d'offrir
un front têtu aux tentations du dopage et de la préparation biologique.
C'est lui qui, en 1973, a aidé à informer l'opinion sur la façon
scandaleuse dont les Allemands de l'Est préparaient leurs champions.
Bien sûr, il n'y avait pas de preuves, et donc ses propos, relayés
dans L'Equipe, apparurent aux yeux de certains comme une manoeuvre de désinformation,
le signe de la jalousie ou d'un anticommunisme primaire. Il fallut un quart
de siècle etl'effondrement d'un système politique pour que les
faits, recueillis dans les dossiers de la police secrète de RDA, et
qu'il avait, le premier, signalés, remontent à la surface et
soient servis sous le signe du " scoop " et de la révélation
Guy Boissière, à ce sujet, était parfaitement en
phase avec Stephan Caron. Quand les officiels français remirent à
ce nageur, quelques semaines avant de grands championnats, une trousse médicale
bourrée de fortifiants divers, Stephan la prit respectueusement, puis
quelques semaines plus tard, course gagnée, les membres du staff lui
demandèrent s'il avait ressenti les bienfaits des dits fortifiants,
le jeune homme se leva d'un bond et revint un instant plus tard avec la dite
boîte intacte, ajoutant simplement : " tenez, donnez-la à
un autre , je n'en ai pas eu besoin. " C'était du Stephan Caron,
mais aussi du Boissière qui adorait raconter l'histoire.
Guy aimait le Bordeaux et aussi que ses nageurs fonctionnent à l'eau
claire.